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Annulation d’un colloque au Collège de France : itinéraire de la fabrication d'une polémique, d’une pression, d’une censure validée.

  • samydjemaoun
  • 14 nov. 2025
  • 5 min de lecture

Ayant représenté, avec mes consœurs Lyne Haigar et Amel Delimi les associations Mouvement pour la Justice et Pluriversité – association pour une Université juste et solidaire, et avec mon confrère Roman Sangue un enseignant-chercheur souhaitant assister au colloque, je me devais d’écrire quelques lignes sur ce qu'il s'est passé dans cette salle d'audience et sur ce à quoi nous avons assisté : une atteinte historique à la liberté académique.


Annulation d’un colloque au Collège de France

1. Un colloque scientifique, préparé depuis plusieurs mois, annulé 4 jours avant


Le Professeur Henry Laurens, titulaire de la chaire Histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France, avait organisé pour les 13 et 14 novembre 2025 un colloque intitulé :

« La Palestine et l’Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines »,

co-organisé avec le CAREP Paris (Centre Arabe de Recherches et d'Études Politiques), réunissant 39 intervenants internationaux.

Une préparation titanesque depuis avril.

Des travaux validés.

Des participants venus du monde entier.


Le tout a été annulé quatre jours avant, dans un climat de panique morale entièrement construit.


Les révélations du Monde (11 novembre 2025 : https://www.lemonde.fr/campus/article/2025/11/11/comment-le-college-de-france-en-est-venu-a-annuler-un-colloque-scientifique-sur-la-palestine_6653033_4401467.html) montrent comment cette séquence a été fabriquée de bout en bout.


2. Tout est parti… d’un article du Point


Le Monde révèle que la « polémique » invoquée par l’administrateur n’existait pas avant un article du Point daté du 7 novembre :

« Un colloque propalestinien à haut risque »

- allusions à des « journées pro-Hamas »

-  zéro preuve

Une narration sensationnaliste (fausse) a suffi à enclencher une réaction politique en chaîne.


3. La LICRA annonce saisir le ministre


Toujours selon Le Monde :


  • la LICRA diffuse l’article sur X,

  • annonce saisir le ministre,

  • sa vice-présidente parle de « personnalités sulfureuses flirtant avec l’apologie du terrorisme ».

Des accusations graves, totalement infondées, visant des chercheurs internationaux reconnus.


4. Intervention personnelle du ministre : une pression directe


Toujours selon le Monde, le ministre Philippe Baptiste adresse une lettre directe à l’administrateur du Collège de France :


  • évoque une « vive controverse » (inexistante),

  • met en doute la « pluralité des idées »,

  • et le place sous influence : « C’est mon rôle de faire respecter la liberté académique, y compris dans ce colloque… bien que je sois en profond désaccord avec son angle. »

  • tout en prétendant… défendre la liberté académique.


En clair : « Vous êtes libres… mais je désapprouve fortement. »


Quand un ministre utilise la liberté académique comme outil pour restreindre la liberté académique, nous ne sommes plus dans l’État de droit mais dans son simulacre.


5. Le Collège de France lui-même reconnaît que le colloque était parfaitement légitime


Cité par Le Monde :


« Le colloque ne contrevenait pas aux règles générales en matière de liberté académique»


Donc :

✔ Scientifiquement légitime

✔ Académiquement fondé

✔ Institutionnellement validé

✖ Politiquement désapprouvé : annulé

Nous sommes face à une censure politique, déguisée en mesure de sécurité.


6. L’argument sécuritaire ? Il s’effondre immédiatement


Le 12 novembre (soit la veille du colloque annulé), le cours du Professeur Henry Laurens consacré au Proche-Orient (dont une partie sur la question palestinienne) s’est tenu :

  • au même endroit,

  • avec le même public,

  • sur le même sujet.


Sans incident.

Sans intervention policière.

Sans « tension ».

Sans « risque ».


Ce fait, à lui seul, fait s’effondrer tout le récit sécuritaire


7. L’ordonnance du juge des référés : un raisonnement intenable confirmé le lendemain par le juge des référés du Conseil d'État


Les juges des référés ont validé l’annulation sur le fondement 


de faits matériellement faux


L’ordonnance parle d’« inscriptions violentes » liées au colloque et d'une plainte déposée par le Collège de France le 4 novembre 2025 pour ces graffitis.


Sauf que ces graffitis :

✔ datent du 3 novembre,

✔ sont des marquages qui existent depuis des mois dans tout Paris – et notamment dans le 5ᵉ arrondissement, où ils sont visibles de longue date,

✔ n’ont strictement aucun lien avec le colloque,

✔ ne mentionnent pas l’événement,

✔ ne sont revendiqués par personne,

✔ n’ont donné lieu à aucune enquête établissant un lien avec un public susceptible d’y assister,

✔ et n’ont fait l’objet d’aucun signalement de la police comme facteur de risque.


Autrement dit : l’ordonnance a transformé un fait banal, ancien et sans lien en prétendu élément de “tension” ou de “menace”, ce qui constitue une dénaturation manifeste des pièces du dossier et une inexactitude matérielle flagrante.

Le juge transforme donc un fait isolé sans lien en « trouble potentiel ».


d’une affirmation contraire aux déclarations du Collège de France


À l’audience, le directeur général des services a dit l’inverse :


le Collège avait demandé le concours de la police pour sécuriser le colloque.

Le juge écrit pourtant que l’événement « ne pouvait être sécurisé ».


C’est factuellement faux.


d’une contradiction manifeste


Le juge écrit que « les travaux peuvent se tenir »…

…après avoir constaté que :


  • la salle de substitution fait 30 places pour 39 intervenants,

  • l’événement doit se tenir « principalement en ligne »,

  • les conditions sont « très sensiblement dégradées ».


Même les intervenants ne tiennent pas dans la salle — comme l’a rappelé la chercheure Leila Seurat à l’audience.


Le juge considère donc qu’un colloque où une salle de 30 places remplace l'amphithéâtre Marguerite de Navarre, de plus de 460 et où le public est évincé au profit d’une diffusion « principalement en ligne » serait « identique » à la version initiale.


C’est un contresens juridique total.

C’est une dénaturation des faits.

C’est la validation d’une censure académique pour des motifs purement politiques.


Pourtant, le lendemain, le juge des référés du Conseil d'État a rejeté, sans audience publique, nos requêtes.



Quand le juge administratif ferme les yeux sur les principes fondamentaux du service public de l’enseignement supérieur (liberté académique, pluralisme intellectuel, indépendance des chercheurs),  ce n’est pas un simple contentieux.


C’est un signal.


Ce qui s’est passé : un précédent gravissime


Les organisateurs le disent dans Le Monde :


 « Il suffira désormais d’un article polémique ou d’un tweet ministériel pour censurer un colloque jugé “sensible”. »


Nous venons de franchir un seuil dangereux :

  • un média fabrique une polémique,

  • une organisation saisit un ministre,

  • le ministre met la pression,

  • l’institution cède,

  • un juge valide,

  • sur la base de faits inexacts.


Dans un État de droit, cela ne devrait jamais être possible.

Ce n’est pas une polémique. C’est un avertissement démocratique.

Le colloque n’a pas été annulé parce qu’il présentait un risque.


Il a été annulé parce qu’il portait sur la Palestine.

Aujourd’hui, un colloque sur la Palestine.


Demain :


  • un colloque sur les violences policières,

  • sur l’écologie,

  • sur les migrations,

  • sur les discriminations,

  • sur les droits fondamentaux.


Car une fois qu’on accepte qu’un sujet académique puisse être supprimé en raison de son thème, il n’y a plus de barrière :


toutes les recherches deviennent conditionnelles,

toutes les sciences deviennent fragiles.


Ce n’est pas une affaire de Proche-Orient.

C’est une affaire de liberté, de savoir, et de contre-pouvoirs.

Aujourd’hui, un colloque.

Demain, un cours.

Après-demain, une idée.

Nous n’avons plus le luxe de fermer les yeux.


Avocat au barreau de Paris

 
 
 

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